L'essor du polo maçonnique

Comment une simple chemise est passée du vêtement de sport à une tenue (presque) habillée

Par Derek Guy

Autrefois, un col ouvert sans cravate au lodge aurait suscité des regards en coin, mais aujourd'hui, le polo est roi.

Au début du XXe siècle, la plupart des hommes de la classe moyenne portaient quotidiennement le costume et la cravate. Cette norme s'étendait naturellement à la vie fraternelle. Dans les loges maçonniques, les membres devaient se présenter en costume classique, même en toute circonstance – non par formalité, mais pour garantir l'égalité. Un code vestimentaire strict permettait, selon ce raisonnement, de mettre chacun sur un pied d'égalité, aucun homme n'étant ni trop habillé ni pas assez.

À la fin du siècle, ce consensus commença à s'effriter. Alors que les notions de confort et de praticité redéfinissaient la mode américaine, l'esthétique autrefois incontournable du costume sur mesure céda du terrain à des options plus décontractées. Aujourd'hui, il n'est pas rare de voir des hommes dans les clubs de vacances porter des chinos à pinces et des polos en piqué de coton, parfois ornés d'une petite broderie représentant une équerre et un compas sur la poitrine. Ce qui soulève la question : pourquoi, parmi une telle profusion de vêtements décontractés, le polo s'est-il imposé comme la norme ?

Statut sportif

À l'instar du tweed et du prince-de-galles avant lui, le polo a conquis le cœur des New-Yorkais grâce à son association avec le sport et l'élégance. En 1926, le tennisman français René Lacoste se présenta au West Side Tennis Club de New York pour participer aux Championnats nationaux américains (aujourd'hui connus sous le nom d'US Open). À l'époque, les hommes jouaient généralement au tennis vêtus d'une tenue qui, de nos jours, passerait pour une tenue décontractée chic : des pantalons de laine épais associés à des chemises à manches longues en tissu Oxford, parfois même portées sous des pulls de tennis à torsades. Lacoste, quant à lui, arborait une tenue nettement plus confortable : un polo en maille à col plat non amidonné et à patte de boutonnage courte à trois boutons. Le coton léger était plus respirant. La matière élastique et les manches courtes offraient une plus grande liberté de mouvement. Difficile de dire si ce polo a donné à Lacoste l'avantage décisif cette année-là. Mais en remportant le titre, il a établi une nouvelle norme vestimentaire pour l'homme moderne.

Lacoste n'a pas inventé le polo de toutes pièces. Des versions similaires circulaient déjà dans le monde du tennis, et des maisons de couture du West End, comme Turnbull & Asser, habillaient les joueurs de polo britanniques de pulls comparables, donnant ainsi son nom au vêtement. Il a cependant créé la version la plus emblématique, contribuant à populariser la chemise des terrains de sport aux bureaux et autres environnements sédentaires. Après avoir pris sa retraite du tennis au début des années 1930, la légende s'est associée à André Gillier, à la tête de la plus grande entreprise de tricots française, pour fonder La Chemise Lacoste, transformant ainsi un uniforme personnel en une marque à grande échelle. Au départ, la chemise était indissociable du mythe de son créateur : le crocodile brodé, référence visuelle au surnom de Lacoste, gagné pour sa pression constante sur ses adversaires. Mais avec le temps, le vêtement s'est affranchi de l'homme, se répandant de lui-même et éclipsant sans doute ses exploits tennistiques.

Le polo a conquis un public plus large après la guerre, lorsque des millions d'Américains ont quitté les villes pour les banlieues, où les images d'Arnold Palmer ont envahi leurs foyers grâce à la télévision. Le style de jeu agressif de Palmer offrait un spectacle captivant. Plus important encore, son image d'homme simple et issu de la classe ouvrière – il était le fils d'un jardinier de golf de Pennsylvanie et ne manquait jamais de le rappeler – a contribué à dissiper la réputation d'exclusivité aristocratique qui existait depuis longtemps dans le golf. (Palmer était franc-maçon, et sa pétition est aujourd'hui exposée à la loge Loyalhanna n° 275 à Latrobe, en Pennsylvanie.)

Le golf a reçu une reconnaissance officielle en 1954, lorsque le président Dwight D. Eisenhower, lui-même golfeur passionné, a fait installer un green sur la pelouse sud de la Maison-Blanche. Palmer et Eisenhower fréquentaient régulièrement les terrains de golf vêtus de polos à manches courtes soigneusement rentrés dans des pantalons taille haute, une tenue qui alliait aisance sportive et respectabilité de dirigeant.

Cependant, la célébrité ne suffit pas à expliquer la diffusion de la culture golfique américaine. La véritable transformation s'est opérée grâce à des changements structurels dans la société américaine. La prospérité de l'après-guerre a engendré une classe moyenne florissante, disposant de plus de temps libre et d'un pouvoir d'achat accru. Par ailleurs, l'expansion des banlieues a libéré des terrains pour la création de parcours de golf, souvent gérés par la ville. Dans les années 1960, le golf, autrefois réservé à une élite des clubs privés, est devenu une activité accessible à tous les Américains de la classe moyenne. Le polo s'est imposé comme un élément incontournable de leur tenue vestimentaire.

Dans son ouvrage La Distinction, paru en 1979, le sociologue français Pierre Bourdieu constatait que nos idéaux communs de « bon goût » n'étaient souvent rien d'autre que les préférences et les habitudes de la classe dominante. En ce sens, les associations historiques du polo avec le polo, le tennis et le golf – voire la voile, puisque le président John F. Kennedy en portait fréquemment à la barre du Manitou – conféraient à ce vêtement une image de respectabilité civique et de légitimité culturelle. Avec le déclin du costume-cravate dans la vie publique durant la seconde moitié du XXe siècle et la demande croissante de vêtements plus confortables, les hommes se sont naturellement tournés vers les polos déjà présents dans leur garde-robe. L'élégance du polo lui a permis d'intégrer des milieux professionnels où la plupart des autres vêtements de sport, tels que les pantalons de survêtement et les maillots de football, étaient proscrits. Ce statut s'est avéré suffisamment durable pour absorber la diffusion de petits emblèmes ludiques sur la poitrine — baleines souriantes, chevaux au galop, marlins bondissants, pingouins se dandinant et les crocodiles originaux qui claquent des dents — sans pour autant remettre en cause la prétention du vêtement à la bienséance.

Nouveau sujet, vieux temps

Il peut paraître amusant d'imaginer que les membres d'un ordre fraternel séculaire se réunissent en loge vêtus du même pull qu'ils portent lors de pique-niques d'entreprise ou de parties de golf. Pourtant, cet ordre a perduré pendant des siècles, notamment grâce à un équilibre entre le respect de la tradition et l'adaptation à la vie contemporaine. De même que les loges sont passées de l'éclairage à la bougie à l'électricité, et de la calèche à l'automobile, elles ont également évolué avec leur temps en matière vestimentaire. Il était donc naturel que les loges suivent cette évolution, à l'instar des hommes de la classe moyenne des banlieues – qui constituent le cœur de la population de nombreuses loges – dans leur vie professionnelle.

Certes, le polo présente des avantages pratiques indéniables. Nul besoin de l'emmener au pressing ni de le repasser. Son col souple et sa maille élastique lui confèrent une allure à la fois décontractée et élégante. Et dans les régions sujettes aux canicules estivales, le polo apporte un peu de fraîcheur, permettant à celui qui le porte d'assister à de longues réunions sans souffrir de la chaleur étouffante d'un costume en laine, d'une chemise en coton et d'une cravate en soie.

Plus important encore, le polo permet à la franc-maçonnerie de conserver un élément essentiel malgré l'évolution de ses membres. Il y a un siècle, la franc-maçonnerie était étroitement associée aux hommes d'affaires et aux personnalités publiques, des personnes qui portaient naturellement des vêtements sur mesure. Aujourd'hui, le franc-maçon peut tout aussi bien être informaticien, mécanicien, enseignant ou retraité, représentant ainsi un échantillon plus large de la société. Dans ce contexte, le polo fonctionne moins comme un relâchement des exigences que comme un moyen d'uniformiser les mentalités. Il minimise les différences visuelles et évite à chacun le malaise de se sentir visiblement sous-habillé. De cette manière discrète, le polo reflète une leçon maçonnique bien connue : le caractère d'une personne compte plus que ses vêtements. Pourtant, on ne peut s'empêcher de se demander si quelque chose ne s'est pas perdu. Le costume reste particulier car il est composé de nombreuses couches de tissu – toile de dessus, crin, toile et rembourrage – cousues ensemble et mises en forme grâce à des surpiqûres, des pinces et des ferrures. Confectionné en soie ou en laine et orné de rayures régimentaires, de motifs cachemire vaporeux ou de motifs géométriques réguliers, le kimono devint l'un des rares espaces d'expression individuelle autorisés dans un milieu par ailleurs très strict. Le polo, en revanche, est dépourvu de cette construction et de ces ornements. C'est pourquoi il a tendance à épouser les formes plutôt qu'à les sculpter.

Améliorer le polo, c'est en grande partie jouer sur les variations là où le modèle standard est le plus rigide. Commençons par la patte de boutonnage. Les polos à col skipper ou col Johnny abandonnent la traditionnelle fermeture à trois boutons au profit d'une patte ouverte sans boutons. Cela crée une ligne en V plus douce, qui confère au vêtement une allure plus décontractée et expressive. Le choix du tissu est tout aussi important. Les laines fines ou les mélanges de Tencel transforment le pull en piqué de coton, omniprésent, en une pièce plus habillée. Les fils légèrement chinés apportent une profondeur visuelle appréciable. Enfin, les petits détails peuvent faire toute la différence : les hommes minces sont souvent mis en valeur par les versions à manches longues, tandis que beaucoup d'hommes bénéficient de chemises plus longues qu'ils peuvent rentrer dans un pantalon taille haute, créant ainsi la silhouette classique du milieu du XXe siècle qui a fait le succès du polo. On trouve des modèles bien pensés chez des détaillants comme Buck Mason, Todd Snyder, The Armoury, No Man Walks Alone, Berg & Berg, et Proper Cloth pour des coupes sur mesure.

La présence du polo dans les loges n'est que la dernière manifestation d'une tradition institutionnelle bien connue. Au cours des 150 dernières années, ce vêtement a parcouru un long chemin – des terrains de polo indiens aux courts de tennis de l'Europe de l'entre-deux-guerres – avant de s'intégrer à la garde-robe quotidienne de la classe moyenne américaine. S'il ne possède pas la structure formelle d'un costume trois-pièces, il en véhicule la même aspiration profonde. Le polo permet aux francs-maçons de s'habiller d'une manière qui témoigne de respect, de décontraction et d'un sentiment d'appartenance commune. En ce sens, il nous rappelle que si la mode évolue, la fraternité, elle, perdure.

Illustration par :
Christiane Beauregard

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